À la surface des baies bretonnes existe une pellicule vivante : la microcouche de surface en mer, ou SML. C’est une sorte de peau, ou encore la lèvre de l’océan, de quelques microns d’épaisseur seulement. Mais, dans ces quelques microns, tout se joue.
Le SML est considéré comme un écosystème unique, avec une grande biodiversité d’organismes, et constitue un habitat essentiel pour les premiers stades de vie de nombreuses espèces.
Ce SML possède une composition unique et distincte du reste de la colonne d’eau.
Une grande partie des polluants générés par l’activité humaine s’y accumule.
En tant que tel, l’enrichissement en polluants du SML représente une menace pour la biodiversité marine naturelle.
Cette microcouche est un organe de régulation contre le stress induit par les polluants.
Cette surface est caractérisée par une propriété physique de cohésion, une force qui maintient le liquide afin de préserver sa frontière avec l’atmosphère. Une araignée qui marche sur l’eau est le résultat de ce que l’on appelle la tension superficielle.
Mais aujourd’hui, cette peau se déchire.
Les eaux de ruissellement issues des routes, des champs, des déchetteries, des stations d’épuration et des hôpitaux apportent tout un cocktail de polluants que l’on peut qualifier de xénobiotiques : incompatibles avec le vivant.
Les tensioactifs, ou détergents, comme les produits vaisselle ou certains pesticides, cassent la tension superficielle de l’eau.
Les hydrocarbures, comme les HAP cachés dans les herbicides, tuent le phytoplancton qui la nourrit.
Les PFAS issus des boues d’épandage perturbent la microbiodiversité qui la maintient.
Les antibiotiques détruisent les équilibres fragiles de ce SML.
De plus, les polluants se dégradent en substances plus petites, parfois mille fois plus toxiques, que l’on appelle des métabolites, lesquels empoisonnent les micro-organismes qui composent ce fameux SML.
Ensemble, ces molécules détruisent la microcouche vivante de l’océan.
Et quand ce biofilm se brise, les cycles se cassent.
Le carbone est la mémoire de la vie, l’ossature du vivant, la matière et l’énergie du vivant.
L’azote est le régulateur de la croissance, le langage de la fertilité ; il règle le développement et l’équilibre.
Le soufre est la voix de la transformation ; il révèle l’équilibre par les odeurs et constitue un thermostat naturel.
Le phosphore est celui qui porte la mémoire de l’information.
Le fer est le médiateur entre la roche et le vivant ; il ouvre les chemins entre les eaux et les sédiments.
L’oxygène est un paradoxe fondamental de la vie : il est le souffle qui anime et le feu qui consume. La respiration produit des radicaux libres qui vieillissent les cellules et détruisent l’ADN.
Le soufre ne refroidit plus. Il chauffe.
Les sulfates sont abondants dans la mer.
Normalement, le phytoplancton produit du DMS, qui donne l’air frais du bord de mer.
Ce gaz forme des nuages au-dessus des océans.
Ces nuages réfléchissent le rayonnement solaire.
C’est l’un des thermostats naturels de la planète.
Mais quand le biofilm disparaît, le soufre bascule vers la voie du H₂S, toxique.
La production de DMS chute.
Moins de nuages, moins d’albédo, plus de chaleur.
Par ailleurs, ce DMS se transforme en DMSP, qui déclenche la croissance des algues.
Quand ces fameuses algues vertes se putréfient, elles forment de l’éthanéthiol, caractéristique de l’odeur de putréfaction.
L’azote ne se referme plus. Il s’échappe.
Dans un milieu intact, le cycle de l’azote organique, sous forme de protéines, se dégrade en acides aminés avec l’aide de bactéries, puis en ammoniac, en nitrites, en nitrates, avant de retourner à l’état de N₂, gaz neutre et inoffensif.
Sauf que l’excès de nitrates arrive en mer.
Mais quand les micro-organismes du biofilm sont détruits, l’azote dérive vers le N₂O.
Un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO₂.
Personne ne le compte dans les bilans des baies bretonnes, et c’est à ce moment-là que les détergents interviennent.
Ces agents tensioactifs sont fabriqués pour dégraisser.
Comme toutes les parois cellulaires sont constituées de lipides, la perméabilité des organismes marins n’est plus assurée.
Les algues vertes peuvent alors devenir gourmandes en nitrates et proliférer abondamment.
Le phosphore ne reste plus piégé. Il remonte.
En temps normal, le fer fixe le phosphore dans la vase.
Un verrou chimique naturel.
Mais quand les algues arrivent sur le rivage, elles consomment tout l’oxygène disponible.
L’anoxie s’installe sous les algues mortes.
C’est là que le soufre, sous forme de H₂S, vole le fer.
Il forme du sulfure de fer : la vase noire.
Et le phosphore, libéré de son piège, remonte dans l’eau.
La baie s’auto-alimente.
Elle n’a plus besoin des nitrates agricoles pour proliférer.
Elle s’est affranchie de ses apports extérieurs.
Les algues vertes sont autoalimentées par l’eutrophisation et la putréfaction.
Et alors le pH part dans tous les sens.
Le jour, la photosynthèse fait grimper le pH au-delà de 9.
L’ammonium se transforme en ammoniac, toxique.
Les brouteurs d’algues meurent.
La nuit, la respiration et le H₂S font chuter le pH sous 7.
Le tampon chimique de l’eau est cassé.
Rien ne peut plus se réguler.
Une boucle de rétroaction : le vivant amplifie la dégradation
La destruction du SML entraîne moins de nuages.
Moins de nuages entraînent plus de chaleur.
Plus de chaleur entraîne plus d’anoxie.
Plus d’anoxie entraîne plus de H₂S.
Plus de H₂S entraîne plus de destruction du biofilm.
C’est une boucle de rétroaction positive.
Le vivant amplifie sa propre dégradation.
Ce que cela signifie…
Les algues vertes ne sont pas qu’un problème d’azote agricole.
(Même si réduire les nitrates reste impératif.)
Ce sont vingt ans de plans de lutte qui n’ont ciblé qu’une seule variable.
Dans un système qui en compte vingt.
Il y a soixante ans, agir sur les nitrates seuls aurait peut-être suffi.
Les sédiments étaient encore sains.
Le biofilm était encore intact.
Les cycles étaient encore fermés.
Aujourd’hui, les sédiments des baies bretonnes ont une mémoire chimique d’un demi-siècle.
Le verrou redox du soufre est bloqué.
L’effet tampon du pH est cassé.
La microcouche de surface est déchirée par des centaines de molécules de synthèse.
La surface de l’eau est un organe.
Quand les tensioactifs la percent, ce ne sont pas seulement les baies qui se dérèglent.
C’est une partie du système climatique terrestre qui perd son point d’équilibre.
Comprendre les algues vertes, c’est comprendre que la crise n’est pas seulement agricole.
Elle est systémique.
Et une crise systémique exige une réponse systémique.
